La jupe des derviches tourneurs par Claire Giraud

Vous êtes nombreux à m’interroger sur les jupes des derviches tourneurs

C’est pourquoi j’ai envie de vous partager mes expériences au sujet de la confection de ces jupes et leur utilité. La jupe serait comme un instrument de musique…

La jupe symbole du linceul

La jupe des derviches tourneurs symbolise le linceul pour les soufis. En effet la couleur du deuil chez les musulmans est le blanc et symbolise une nouvelle naissance de l’âme à sa sortie du corps. Dans la danse du sâmâ, le derviche tourneur vit cette transformation comme un cycle de mort et renaissance, mort à l’ego et à tous les attachements matériels de cette vie terrestre, pour retrouver l’état originel de l’âme avant son arrivée dans un corps. Le derviche tourneur recherche cet état de félicité afin de retrouver la connexion directe avec le divin, et là nous rejoignons la symbolique de la séparation illustrée par Mevlanâ dans son premier chapitre du Mathnawî.

Extrait du Mathnawî ou Mesnevi

 » Ecoute le ney (la flûte de roseau) raconter une histoire, il se lamente de la séparation : depuis qu’on m’a coupé de la joncheraie, ma plainte fait gémir l’homme et la femme…Quiconque demeure loin de la source aspire à l’instant où il lui sera à nouveau uni. ..Chacun m’a compris selon ses propres sentiments; mais nul n’a cherché à connaître mes secrets. Mon secret n’est pas loin de ma plainte, mais l’oreille et l’oeil ne savent le percevoir…La flûte est la confidente de celui qui est séparé de son Ami : ses accents déchirent nos voiles….  » Djalâl-od-Dîn-Rûmî

Pour en savoir plus sur le Mathnawî, cet article de Nur Artiran grande spécialiste des textes de Rûmî.

Présence à l’âme dans le corps

Pour moi cette jupe symbolise donc l’âme, dans son expansion et sa liberté retrouvée à travers la giration.

Cependant elle représente l’âme dans un corps, et en cela c’est la rotation du corps, dirigé par le mental, qui assure le déploiement de la jupe et donc l’expansion de l’âme. Et cette expérience est vraiment assez unique dans les pratiques corporelles connues. Elle nous permet de revivre cet état originel de l’âme dans l’état d’incarnation, c’est à dire dans un corps.

La jupe des derviches est une tunique 

Et à ce sujet, oubliez un peu la notion de jupe pour les apprentis couturiers que nous sommes, il s’agit en fait d’une grande tunique blanche d’un seul tenant, serrée à la taille par une grande ceinture noire.

Et en effet bien souvent quand je tourne à une vitesse disons de croisière, ma jupe, si elle n’est pas tenue par une ceinture, tourne sur elle-même dans le sens inverse de ma rotation, ce qui est un léger inconvénient, facilement compensé par le port d’une ceinture à la taille.


La confection d’une jupe, un parcours transformateur

Avec ma pratique j’ai expérimenté d’abord la confection de ces jupes, toute une aventure pour les couturières. Il s’agit de trouver un tissu suffisamment souple et à la fois dense, permettant légèreté et à la fois envol de la jupe. Je travaille avec deux couturières qui ont bien compris la confection de ces jupes et je les remercie de leur dévouement dans cette confection! Je n’ai pas de patron à vous proposer, sinon que la jupe peut être confectionnée en un seul cercle, ou de deux demi-cercles et également de 8 pans de tissus, le tout raccordé à une ceinture.

La jupe outil indispensable à la progression du danseur

Certains danseurs ont bien mieux réussi que moi à confectionner des jupes qui tournent! D’autres n’arrivent pas à concrétiser et aboutir leur création. Je ressens vraiment que l’acquisition personnelle de sa propre jupe aide le danseur à se perfectionner et avancer dans sa pratique de tournoiement. C’est une démarche engageante et constructive, source de transformation.

Mes jupes

En cela j’essaye d’avoir des jupes qui puissent s’offrir à tous les gabarits, et cela n’est pas aisé. Correspondre à toutes les tailles est encore moins facile, et je me retrouve avec des danseurs avec des jupes un peu courtes… Ils en sont bien heureux au départ, ne se prenant pas les pieds dans les plis du tissu. Et quand j’en amène de nouvelles suffisamment longues, et bien, oh sainte patience, peu désirent les porter. Cela demande en effet d’acquérir une vitesse de tournoiement suffisante et constante, sinon la dite jupe se referme sur les pieds de l’infortuné danseur… En bref c’est toute un aventure, sans compter l’expérience du poids de la jupe lestée par un fil de plomb. En cela je vais essayer de coudre moi-même une jupe plus légère, et simple de confection, plus facile à utiliser pour les danseurs débutants, et ensuite les faire finaliser par mes si gentilles couturières.

La jupe véritable instrument de musique

Et en cela je dis haut et fort que cette jupe est tout comme au musicien, l’instrument de musique du danseur. Au dernier séminaire d’été du mois de juillet de cette année, j’ai vécu en même temps que Louisa participante, une grande libération avec ma jupe. En effet lors de la soirée soufie du 14 juillet où nous rentrions dans une expérience de sâmâ prolongé (lire l’article 3 jours de sâmâ non-stop), je voyais Louisa, danseuse assez expérimentée, danser avec une jupe qui ne lui convenait pas par sa longueur. Je quittais ma propre jupe pour la confier à une participante, la chargeant de la lui transmettre. J’ai ainsi pris la jupe blanche de mon mari, très longue pour moi, et plus proche de celle des derviches qui tombe en effet à plus de 20 cm au delà des pieds. Et j’ai élancé la jupe et commencé ma danse. ..

Une sensation de liberté accrue

J’ai senti comme une sensation de liberté accrue, un tournoiement plus léger et fluide, de la douceur aussi. C’est ainsi que la jupe a fait corps avec ma danse et que j’ai enfin senti « ma jupe » se faire mienne et devenir l’expansion de mon propre corps. En en cela je suis certaine que la vie a orchestré pour moi cette renaissance, nul fruit du hasard.

L’expérience de Louisa

Et encore plus incroyable, Louisa qui a finit par s’arrêter de tourner et revêtir avec émotion ma jupe violette, a vécu une expérience très forte alors qu’elle sentait un léger mal de coeur ce soir-là. En effet elle a senti la jupe qui l’a redressée et emmenée dans le tournoiement. Ce n’était plus elle qui dirigeait son tournoiement mais la jupe! J’ai senti qu’elle aurait pu ainsi tourné encore plus longuement si ce n’était l’heure déjà avancée de la soirée. Merci Louisa de nos partages ce soir-là et de ce que nous sommes offertes l’une et l’autre à vivre!

L’avis des  scientifiques 

Lire cet article : « La jupe des derviches tourneurs sculptée par la force de Coriolis »

Quand j’ouvre le regard sur ma jupe

Lorsque je tourne je pose mon regard sur ma jupe qui ondule, et cela me donne une assise et un ancrage. Parfois je pose mes mains sur le tissu et je sens la résistance à l’air et l’appui. Je contemple ainsi à partir de l’expansion de cette jupe le tournoiement de tout ce qui m’entoure. Je rentre alors dans un espace calme et centré, un espace de vacuité où toutes les spirales qui m’entourent me ramènent vers l’espace de mon coeur.

Et tant de spirales offertes au monde

Chaque danseur créé un vortex de spirales qui rejoint les spirales créées par les autres participants. Cela génère ainsi un immense vortex qui s’étend bien au-delà de l’espace de la salle, nourrit le lieu et établit un pont entre ciel et terre.

Et de ces spirales offertes au monde, de la synergie du pas régulier du danseur et de son corps déployé, naissent le miracle de la Vie. 

Contact couturières

Marie-Noëlle à St Julien en Beauchêne : Facebook : CAZ A NWEL-LY / Instagram : casanwelly

Nathalie costumière couturière à Embrun

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